Quelle heure est-il? Dix arts et dix minutes

Kandinsky (oui, nous avons déjà parlé de lui) considérait que la musique et la danse étaient des arts du temps, alors que la peinture et l’architecture étaient des arts de l’espace.

Pour autant, des artistes plastiques se sont attachés à matérialiser ce temps qui avance inexorablement. Ils l’ont montré parfois de manière radicale.

Leurs œuvres sont classées dans l’art conceptuel où le message prime sur la technicité de l’artiste. Le temps est un sujet métaphysique, chacun en a sa propre appréhension, les artistes cristallisent les émotions qu’il nous évoque parfois inquiétantes, parfois poétiques, jamais neutres.

Sélection toute personnelle de ces artistes qui travaillent avec le temps.

Le temps infini

Roman Opalka est un exemple percutant d’artiste nous invitant à nous interroger sur le temps. En effet, en 1965, il commence une œuvre  à laquelle il consacre toute la suite de sa vie. Cette œuvre se nomme « de 1 à l’infini », elle se présente sous plusieurs formats qui forment un tout :

  • L’ensemble des toiles  où il peint l’énumération des nombres. Chaque toile porte le nom de « Détails [1er nombre de la toile] – [dernier nombre peint] ». Au départ, il peint ces nombres en blanc sur fond noir. A partir de 1972, arrivé à 1 000 000, il change un peu la donne et ajoute 1% de blanc au noir utilisé pour le fond de ses toiles. Le fond devient donc un gris de plus en plus clair, jusqu’à devenir complètement blanc – à noter qu’en utilisant deux blancs différents pour le fond et les chiffres, il est possible de distinguer son travail. Inlassablement, il poursuit son énumération.
  • Les photos de lui, devant son œuvre, à la fin de chaque journée, suivant le même cadrage, avec la même chemise blanche. Ces photos sont nommées un « extrait de détail ».
  • Les enregistrements sonores des chiffres qu’il peint, au moment où il les peint.

Jour après jour, année après année, les photos nous montrent son vieillissement, le blanchissement de ses cheveux, en parallèle de celui du fond de la toile. Petit à petit, le nombre de toiles qu’il réalise dans l’année diminue, évoquant les difficultés physiques pesant sur lui.

Dans ce documentaire de l’INA, Opalka évoque le sacrifice que représente cette œuvre. Il est décédé en 2011, mettant un point d’arrêt à celle-ci.

A la même époque, en 1966, au Japon, On Kawara s’engage dans une démarche qui questionne également sur le temps. Il peint la date du jour -et uniquement cela- quotidiennement sur un tableau. Il joint à ce tableau la une du journal du jour. Ces tableaux se nomment « date paintings ». Il a réalisé de nombreux autres travaux variés toujours en lien avec l’inexorable temps. Vous pouvez découvrir une partie de son travail exposé au MoMA.

Le temps inquiétant

Des horloges, beaucoup moins recherchées au niveau de leur esthétisme, peuvent au contraire évoquer temps qui nous ramène à notre finitude. L’œuvre « Perfect lovers » de Felix Gonzalez-Torres nous montre deux horloges, identiques réglées à la même heure, synchrones. Elles symbolisent, comme le titre le laisse entendre, des « amoureux parfaits », ils sont sur le même tempo. Pourtant l’un cessera de fonctionner à un moment, ou les piles s’usant la synchronisation sera moins exacte. Chacun peut mettre ce qu’il veut derrière cette œuvre et l’interpréter avec cette première clé.

Si vous approfondissez encore le contexte de cette œuvre, vous apprendrez que Gonzalez-Torres l’a réalisée alors qu’il apprit que son compagnon était atteint du sida.

Perfect lovers de Gonzalez-Torres - MoMA
Perfect lovers de Gonzalez-Torres – MoMA

Le cycle de l’heure simplement

Peindre le temps c’est une chose. Le rendre palpable et le nommer, représenter le cycle des heures et des jours, c’est également possible. Les horloges et les montres nous aident quotidiennement.

L’artiste Alainpers, de son vrai nom Alain Persouyre nous propose des sculptures-horloges qui nous amènent à visualiser l’insaisissable temps. Il ressort une poésie de ces œuvres, une légèreté créée par l’utilisation de lumière. L’une de ses horloges nous rappelle qu’il est toujours midi quelque part. Le temps d’Alainpers s’écoule sans peser sur nous, il glisse tranquillement, comme une mélodie, comme une lumière. Il est fascinant mais pas inquiétant.

Jouer avec les heures

Pour figurer le temps, les vidéos sont un moyen artistique plus facile à appréhender, puisqu’il introduit de fait la notion de temps. Je vous présente deux œuvres vidéos mais elles sont nombreuses sur le sujet.

Tout d’abord, le film « Empire » de Andy Warhol, nous questionne sur le temps et l’ennui. L’artiste a filmé l’Empire State Building une nuit entière. Puis il a délibérément ralenti le film. En d’autres termes, c’est un film barbant et c’est le but. Mais c’est une expérience imaginée en 1964, soit à la même époque qu’ont débuté les travaux de Oplaka et Kawara.

Je cite également l’œuvre vidéo « the clock » de Christian Marclay, beaucoup plus récente (2010). Cette vidéo dure 24 heures, elle met bout à bout des extraits de films ou séries montrant l’heure. Le montage est réalisé pour nous donner l’heure. Autrement dit, s’il est 10 heures 05, vous avez l’image de cette heure dans la vidéo. Très astucieux, très impressionnant également si on s’imagine le temps consacré à préparer ce projet. Un jeu de patience. Une œuvre à accrocher dans son salon telle une horloge. Malheureusement, le dvd n’est pas en libre service à la Fnac et vous devrez vous contentez de l’apercevoir lors de sa diffusion dans un musée comme au Centre Pompidou à quelques occasions, au MoMA (en 2013) ou au SF Moma (en 2013).

Share Button

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *